Auteur : Laurent Gaudé
Date de saisie : 01/11/2010
Genre : Romans et nouvelles - français
Editeur : Actes Sud, Arles, France
Prix : 18.00 € / 118.07 F
ISBN : 978-2-7427-9297-9
GENCOD : 9782742792979
Sorti le : 18/08/2010
LE POINT DE VUE DES ÉDITEURS
A La Nouvelle-Orléans, alors qu'une terrible tempête est annoncée, la plupart des habitants fuient la ville. Ceux qui n'ont pu partir devront subir la fureur du ciel. Rendue à sa violence primordiale, la nature se déchaîne et confronte chacun à sa vérité intime : que reste-t-il en effet d'un homme au milieu du chaos, quand tout repère social ou moral s'est dissous dans la peur ?
Seul dans sa voiture, Keanu fonce vers les quartiers dévastés, au coeur de la tourmente, en quête de Rose, qu'il a laissée derrière lui six ans plus tôt et qu'il doit retrouver pour, peut-être, donner un sens à son existence...
Dans un saisissant décor d'apocalypse, Laurent Gaudé met en scène une dizaine de personnages qui se croisent ou se rencontrent. Leurs voix montent collectivement en un ample choral qui résonne comme le cri de la ville abandonnée à son sort. Roman ambitieux à l'écriture empathique et incantatoire, Ouragan mêle la gravité de la tragédie à la douceur bienfaisante de la fable pour exalter la fidélité, la fraternité, et l'émouvante beauté de ceux qui restent debout.
Romancier et dramaturge né en 1972, Laurent Gaudé a reçu en 2004 le prix Goncourt pour son roman Le Soleil des Scorta. Son oeuvre, traduite dans le monde entier, est publiée par Actes Sud.
Quand La Nouvelle-Orléans sombre dans le déluge. Un récit plein de furie et d'espoir. C'est écrit comme dans un souffle, un souffle puissant, envahissant, qui vous emporte, en près de 200 pages, au bout du monde. Ouragan, le dernier roman de Laurent Gaudé, puise sa force dans la folie de la nature mais aussi dans celle des hommes, broie les vies et chante... l'amour, flirte avec l'apocalypse et la rédemption. Ouragan se dévore...
Bientôt, l'eau reflue, les alligators regagnent les bayous, Josephine, mémoire du peuple noir, regarde, dignement, la vie devant elle. Et le lecteur reprend son souffle.
Chaque livre de Laurent Gaudé confronte des êtres humains que rien ne préparait à cette épreuve à une traversée des enfers : face au chaos du monde, ils se révèlent à eux-mêmes, dans l'affirmation de leur fière liberté, de leur amour et de leur courage restaurés, ou au contraire dans l'emportement de leurs pulsions meurtrières...
En l'absence de tout Dieu, dont le nom n'est ici invoqué qu'à rebours, comme tentative pour justifier d'obscurs désirs de mort, l'homme ne peut compter que sur lui-même pour se racheter et atteindre un apaisement dont Laurent Gaudé persiste à affirmer la possibilité au-delà des catastrophes.
Colère, résignation, peur, haine : leurs sentiments lâchent comme les digues alentour. Laurent Gaudé leur donne la parole à tour de rôle en un chant choral habilement orchestré. Mêlant les accents de la tragédie antique aux caractères du drame contemporain, Laurent Gaudé affirme avec Ouragan sa manière très singulière de décrypter la nature humaine.
Laurent Gaudé a composé une suite avec variations sur le thème de la tempête qui, en 2005, a saccagé la Louisiane et, particulièrement, sa capitale La Nouvelle-Orléans. Thème : l'ouragan, l'inondation. Variations : les humains, chacun avec sa vie, son histoire, les drames et les bonheurs de sa vie antérieure. Ces héros de rien, nés du limon et près d'y retourner quand le ciel leur est tombé sur la tête, sont des modestes, des pauvres, des Noirs. Sauf un, le «Révérend» rendu fou par le vent qui souffle à travers les «bayous»...
Autres personnages : les alligators qui, scène atroce, déchiquètent les humains qui se sont réfugiés dans un cimetière à moitié englouti. Mais ce sont là, finalement, personnages secondaires. Car le héros principal n'est pas même l'ouragan Katrina. Ce héros est La Nouvelle-Orléans. La ville malfaisante. Le décor saccagé. La ville des inégalités, des quartiers séparés, de la domination blanche censément abolie. La ville des descendants d'esclaves. L'ouragan soulève tout, exhume tout, les miasmes, les morts, les vivants. Vengeance du ciel ? Laurent Gaudé ne le dit évidemment pas. L'ouragan souffle dans les têtes...
Désastre, matrice de renaissances.
Moi, Joséphine Linc. Steelson, négresse depuis presque cent ans, j'ai ouvert la fenêtre ce matin, à l'heure où les autres dorment encore, j'ai humé l'air et j'ai dit : "Ça sent la chienne." Dieu sait que j'en ai vu des petites et des vicieuses, mais celle-là, j'ai dit, elle dépasse toutes les autres, c'est une sacrée garce qui vient et les bayous vont bientôt se mettre à clapoter comme des flaques d'eau à l'approche du train. C'était bien avant qu'ils n'en parlent à la télévision, bien avant que les culs blancs ne s'agitent et ne nous disent à nous, vieilles négresses fatiguées, comment nous devions agir. Alors j'ai fait une vilaine moue avec ma bouche fripée de ne plus avoir embrassé personne depuis longtemps, j'ai regretté que Marley m'ait laissée veuve sans quoi je lui aurais dit de nous servir deux verres de liqueur - tout matin que nous soyons - pour profiter de nos derniers instants avant qu'elle ne soit sur nous. J'ai pensé à mes enfants morts avant moi et je me suis demandé, comme mille fois auparavant, pourquoi le Seigneur ne se lassait pas de me voir traîner ainsi ma carcasse d'un matin à l'autre. J'ai fermé les deux derniers boutons de ma robe et j'ai commencé ma journée, semblable à toutes les autres. Je suis descendue de ma chambre avec lenteur parce que mes foutues jambes sont aussi raides que du vieux bois, je suis sortie sur le perron et j'ai marché jusqu'à l'arrêt du bus. Moi, Joséphine Linc. Steelson, négresse depuis presque cent ans, je prends le bus tous les matins et il faudrait une fièvre des marais, une de celles qui vous tordent le ventre et vous font suer jusque dans les plis des fesses, pour m'empêcher de le faire. Je monte d'abord dans celui qui va jusqu'à Canal Street, le bus miteux qui traverse le Lower Ninth Ward, ce quartier où nous nous entassons depuis tant d'années dans des maisons construites avec quatre planches de bois, je monte dans ce bus de rouille et de misère, parce que c'est le seul qui prenne les nègres que nous sommes aux mains usées et au regard fatigué pour les emmener au centre-ville, je monte dans ce bus dont la boîte de vitesses fait un bruit de casserole mais j'en descends le plus vite possible, six stations plus loin. Je pourrais aller jusqu'à Canal Street mais je ne veux pas traverser les beaux quartiers dans ce taudis-là. Je descends dès que les petites baraques du Lower Ninth laissent place aux maisons à deux étages du centre, avec balcon et jardin, je m'arrête et j'attends l'autre bus, celui des rupins. C'est pour être dans celui-là que je me lève le matin.
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