Auteur : Henri Raczymow
Date de saisie : 23/08/2010
Genre : Biographies, mémoires, correspondances...
Editeur : Gallimard, Paris, France
Collection : Blanche
Prix : 15.00 € / 98.39 F
ISBN : 978-2-07-012900-3
GENCOD : 9782070129003
Sorti le : 01/04/2010
Mon frère Alain/Ilan (1951-1997) a vécu en Israël dans son extrême jeunesse, de dix-sept à vingt-deux ans, à la fin des années 60, et au début des années 70. Il avait la prétention de contribuer à construire dans ce pays quelque chose comme un État «socialiste» et «laïc» où Arabes et Juifs vivraient ensemble, fraternellement. Ce rêve a fait long feu. Il est revenu en France, plein d'une douloureuse désillusion. En avril, mai et juin 2009, j'ai entrepris de me rendre sur ses traces : une sorte de pérégrination, avec ma compagne, Anne Amzallag. Mais le pays n'est plus le même, ni moi. Suffit-il dès lors de fouler la même terre (Eretz) pour retrouver le sens et les vestiges, quatre décennies plus tard, de cette improbable utopie qui aujourd'hui n'a plus cours ?
H.R.
Il y a quelque chose de hasardeux, de mouvant, on dirait presque d'improvisé, dans le récit d'Henri Raczymow. Les notes d'Anne renforcent cette impression. Et c'est ce tremblement, justement, qui fait tout le prix et la vérité de ce livre. Ce n'est pas une pensée préalable, une idée solidement établie sur Israël que le couple est venu, sur place, vérifier. Le temps des pionniers et de ceux qui voulurent leur emboîter le pas est révolu. La réalité est plus dure et complexe, contradictoire surtout. Israël est cette réalité, parfois brutale, injuste, indéchiffrable. Même si l'idéal que représente cette nation n'est aucunement éteint.
Il y a quelque chose de hasardeux, de mouvant, on dirait presque d'improvisé, dans le récit d'Henri Raczymow. Les notes d'Anne renforcent cette impression. Et c'est ce tremblement, justement, qui fait tout le prix et la vérité de ce livre. Ce n'est pas une pensée préalable, une idée solidement établie sur Israël que le couple est venu, sur place, vérifier. Le temps des pionniers et de ceux qui voulurent leur emboîter le pas est révolu. La réalité est plus dure et complexe, contradictoire surtout. Israël est cette réalité, parfois brutale, injuste, indéchiffrable. Même si l'idéal que représente cette nation n'est aucunement éteint...
Raymond Aron, après la guerre des Six Jours, avait dit, se souvient Henri Raczymow, cette chose stupéfiante à propos d'Israël : «Si ce pays devait disparaître, ma vie n'aurait plus de sens.» C'est le profond et admirable mystère de cette pensée, émise par un laïc peu soupçonnable de sympathie pour la mystique d'Israël, que ce livre, à sa manière, au plus près de la réalité concrète, interroge. L'auteur n'a pas de réponse toute faite. Il est prudent et distant. Cependant tout son livre est comme à l'écoute de cette pensée et de la fraternité inaliénable qu'elle suppose.
Les côtes de Chypre sont atteintes et dépassées. On attend les suivantes avec impatience, qui seront les bonnes. Les nuages entre la mer et nous sont peu nombreux ; ceux qui s'accumulent là-bas au-dessus de la terre m'inquiètent un peu. La côte, enfin, de Tel-Aviv, du sud de la ville, et puis les tours de Neve Tsedek, où nous habiterons dans quelques semaines. Ce n'est pas une terre ordinaire. C'est la «Terre sainte», comme disent les goys. Ce n'est pas une terre ordinaire. C'est la terre : Eretz. On joue, Anne et moi, on ironise. Mais ce n'est pas une terre comme les autres : on en plaisante pour faire semblant, faire l'esprit fort.
A Tel-Aviv, une fois rendu, il me faut du temps, en revanche, pour me convaincre que je ne suis pas dans une «ville ordinaire». Car c'est une ville profane, vivante, sensuelle, colorée, ce n'est pas une ville mystique, loin s'en faut. C'est une ville comme une jeune fille, très libre, une Lolita en sandales, qui suce sa glace, très dénudée, allant à la plage ou en revenant. Ignore probablement ce que c'est qu'une synagogue. Les toponymes sont juifs. En est-il qui ne le soient pas ? Des écrivains, des penseurs, des savants, des artistes, des politiciens juifs. Pas de rue Voltaire, de rue Kennedy, de rue Dante, de rue Cervantès. Mais Ben Gourion, Ben Yehuda, Herzl, Gordon, Frishman, Pinsker. Dans quel autre pays des rues porteraient des noms d'écrivains yiddish ? Mendele Mokher Sforim, Shalom Aleikhem, Itzik Manger... Dans quel autre pays, le prophète Jonas - Yona Hanavi -, la reine Esther - Ester Hamalka - auraient leur rue ? Et ces improbables amants de Sion - Khovevei Tsiyon ? Quelle autre ville au monde aurait une rue au nom si étrange d'Hakhashmonaïm (des Asmonéens, je suppose, dont j'ignore évidemment qui ils étaient, je ne sais quelle dynastie royale) ? Quelle autre ville au monde nourrirait cette nécessité d'évidence d'honorer les hommes illustres des Juifs, des Juifs en tant que tels ? Ce n'est pas une terre comme les autres.
Mais non, regarde : il y a bien une rue Émile-Zola et une rue Jean-Jaurès. Cela me fait plaisir bizarrement, comme si j'y étais pour quelque chose, comme si je pouvais me dire : tout de même, hein, la France... et m'enorgueillir de cette distinction. A la réflexion, s'il n'y a pas de rue Voltaire, c'est sûrement que l'auteur de Candide a écrit de vilaines choses sur les Juifs.
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