Auteur : Jean-Pierre Martin
Date de saisie : 23/08/2010
Genre : Littérature Etudes et théories
Editeur : Ed. C. Defaut, Nantes, France
Prix : 24.00 € / 157.43 F
ISBN : 9782350180885
GENCOD : 9782350180885
Sorti le : 08/05/2010
«L'oeuvre littéraire peut parfois en dire plus, sur le monde social, que nombre d'écrits à prétentions scientifiques.» (Bourdieu, Les Règles de Vart)
La question des rapports entre Bourdieu et la littérature reste aujourd'hui un sujet explosif. C'est une bonne raison pour l'aborder de front, pour l'examiner librement.
La leçon de Bourdieu est décapante : avec elle, la notion de littérature, le mot lui-même où nous croyions nous reconnaître, n'apparaissent plus comme des évidences. Cette leçon est aussi salutaire, à condition que nous soyons en mesure de la lire d'un oeil neuf, que nous nous la réappropriions avec une distance critique mais sans préjugé : ce a quoi vise ce volume collectif où les contributeurs (littéraires, sociologues, philosophes ou écrivains) se proposent d'analyser, de comprendre, de clarifier, d'interroger, dans des perspectives diverses, les rapports de Bourdieu à l'objet littérature.
Façon aussi, pour chacun, de faire le point sur la place que Bourdieu, en tant que théoricien de la littérature, occupe aujourd'hui dans sa propre histoire intellectuelle.
Jean-Pierre Martin est professeur de littérature contemporaine à l'Université Lyon 2, membre de l'Institut Universitaire de France, a publié notamment : Henri Michaux (Gallimard, coll. «biographies», 2003, prix de littérature générale de l'Académie française), Sabots suédois, roman (Fayard, 2004) ; Le Livre des hontes (Seuil, coll. «Fiction & Cie», 2006, Grand prix de la critique), et tout récemment Éloge de l'apostat, essai sur la vita nova (Seuil, coll. «Fiction & Cie», mars 2010).
En 1992, Pierre Bourdieu pulvérisait dans Les Règles de l'art (Seuil) le mythe tenace d'une création littéraire individuelle et magistrale, pure manifestation d'une "singularité absolue". Flaubert, l'un des piliers de la "théorie du texte" longtemps triomphante, s'y voyait réinscrit à l'intérieur d'un "champ" conçu comme espace de possibilités socialement réglées. Certes, l'auteur de L'Education sentimentale n'était pas choisi par hasard : à Flaubert, qui incarne par ses positions esthétiques l'autonomisation du champ littéraire à l'oeuvre dans la seconde moitié du XIXe siècle, Bourdieu reconnaissait un sens aigu des positions et des tactiques. Au sociologue, il revenait donc de "déplier et déployer laborieusement" ce que la fiction présente sous des atours charmeurs : interprétez ici l'adverbe "laborieusement" moins comme un effet de modestie que comme une garantie de scientificité. Chacun des contributeurs du beau volume dirigé par Jean-Pierre Martin s'emploie ainsi à examiner les enjeux de ce que Bourdieu lui-même appelait, en s'autorisant de Mallarmé (autre symbole du "mystère dans les lettres") un "démontage impie de la fiction". Or là où l'on aurait pu s'attendre à une guerre de tranchées, c'est au contraire à une reconnaissance de dettes que procèdent par exemple les écrivains Annie Ernaux et Pierre Bergounioux...
Extrait de l'avant-propos de Jean-Pierre Martin
BOURDIEU LE DÉSENCHANTEUR
Qui a lu Bourdieu ? Je pose la question successivement devant deux amphis pleins. Ce sont des CAPES master 1 de Lettres. Cent vingt étudiants. Dans l'un, pas une main ne se lève. Je reformule la question : Qui a lu au moins une page de Bourdieu ? Toujours personne. Dans l'autre, un étudiant allemand a pris connaissance d'un passage grâce à un cours en Allemagne, une étudiante a lu La domination masculine. Il est vrai que nous ne sommes pas dans un département de sociologie, que la culture critique de nos étudiants supposés lettrés n'est pas considérable, même dans leur domaine propre (ils n'ont pas lu René Girard et connaissent peu Starobinski...). Mais cette enquête sauvage confirme une évidence : dans le domaine des Lettres, Bourdieu (mises à part des recherches d'emblée orientées dans cette direction) ne fait guère référence.
Quant à nous, ceux qu'on appelle les littéraires, nous qui enseignons «la littérature» (encore faut-il préciser que ce «nous» est problématique, tant il recouvre des conceptions diversifiées, voire divergentes, de la chose), je crois pouvoir dire que dans l'ensemble notre rapport à Bourdieu n'est pas seulement d'indifférence ou d'ignorance : il n'est pas rare qu'à son égard nous exprimions un rejet, voire une répulsion. Un tel préjugé excède la défiance à l'égard de la sociologie, en partie levée par des travaux récents. Il doit être pris ici en compte à la façon d'un symptôme.
La «théorie littéraire» (le terme est contestable) s'est trouvée, en la personne de Bourdieu, le mauvais objet. Elle avait été cependant particulièrement accueillante à l'égard des sciences humaines ou de la philosophie. Elle eut des hôtes hétéroclites, auxquels elle fit le plus grand honneur. Elle hébergea avec force respect Deleuze, Lacan, Foucault, Derrida, Lyotard, d'autres encore, lorsqu'ils se mêlèrent de littérature. Aucun conflit majeur de ce côté-là, aucune compétition des compétences.
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