Auteur : Vassilij Grossman
Traducteur : Catherine Astroff | Jacques Guiod
Date de saisie : 24/01/2007
Genre : Biographies, mémoires, correspondances...
Editeur : Calmann-Lévy, Paris, France
Prix : 22.00 € / 144.31 F
GENCOD : 9782702137666
Sorti le : 24/01/2007
La «Grande Guerre patriotique», celle qui débuta en 1941 par une déroute dans la confusion et l'incrédulité et se termina, après quatre ans de sacrifices inouïs, avec le drapeau rouge frappé de la faucille et du marteau flottant sur le toit du Reichstag, Vassili Grossman l'a vue de près. Correspondant de guerre pour Krasnaïa Zvezda, le quotidien officiel de l'Armée rouge, du début à la fin de ce conflit, il a été sur tous les fronts : la défense de Moscou, Stalingrad, bien sûr - expérience qui lui inspira son inoubliable roman Vie et Destin -, l'Ukraine, la Biélorussie, la libération des camps de la mort en Pologne, l'entrée dans Varsovie réduite au silence après l'insurrection, la chute de Berlin. Il a couché sur le papier ce qu'il appelle «la vérité impitoyable de la guerre», constituée d'anecdotes, de détails révélateurs, de propos, de gestes ou de comportements saisis sur le vif avec un regard empreint d'une profonde humanité dans cette négation de l'humanité que fut la guerre sur le front russe. Ses carnets, par leur liberté de ton et leur préférence marquée pour la vérité profonde des hommes plutôt que pour les vérités officielles, différaient sensiblement de ses dépêches publiées dans L'Étoile rouge et auraient pu valoir de gros ennuis à Grossman s'ils avaient été découverts. Aujourd'hui, l'historien Antony Beevor les sauve de l'oubli en nous en proposant des morceaux choisis reliés entre eux par des indications précieuses sur le déroulement de la guerre, le contexte politique et le cheminement personnel de Grossman, ex-communiste désenchanté, juif athée, et avant tout écrivain, c'est-à-dire chroniqueur à la fois lucide et complice de la condition humaine à une époque qui ne voulait voir que des héros et des traîtres.
Vassili Grossman (1905-1964), écrivain de langue russe, est un communiste fervent jusqu'à la Seconde Guerre mondiale où il se détourne du stalinisme. Son chef-d'oeuvre, Vie et destin, écrit de 1952 à 1960, est tenu pour le «Guerre et Paix du XXe siècle». Interdit par le KGB, il est publié en 1980 en Occident. Il faudra attendre 1989 pour qu'il le soit en Russie.
Antony Beevor est l'auteur, entre autres, de Stalingrad (De Fallois, 2001), de La Chute de Berlin (De Fallois, 2004) et de La Guerre d'Espagne (Calmann-Lévy, 2006).
Ces carnets de Grossman disent tout de la guerre et des hommes qui la font ou la subissent. A les lire, on comprend mieux les raisons pour lesquelles il sera l'objet des soupçons des censeurs encore staliniens, à une époque de guerre froide où l'honnêteté du romancier ne peut plus composer avec les impératifs de la propagande.
Ces Carnets ne contiennent pas tout, Grossman a dû se surveiller, ils pouvaient lui valoir le peloton. Mais ils sont impressionnants. C'est le terreau de ses deux grands romans sur la guerre, Pour une juste cause, écrit pendant la guerre (éd. L'Age d'homme, 2001), Vie et destin, écrit en cachette, et qui ne vit le jour qu'à l'étranger. Personnages, réflexions, notations qui broient le coeur sont là, et cet inimitable mélange de folie et de bonheur qui rend soutenable la lecture des atrocités que rapporte Grossman...
Ces Carnets disent peut-être encore mieux que les grands romans le chaos, le sacrifice de soi montant comme une fièvre dans l'homme, mais s'accompagnant de férocité, et puis cette inquiétude lovée dans toute l'écriture grossmanienne : comment sauver l'humain ?
C'est la guerre à ras de terre. Un mélange d'horreur et d'absurde, de routine et d'héroïsme, décrit dans une langue sans fioriture...
D'abord réformé pour raisons de santé alors qu'il s'était porté volontaire dès le début de l'invasion nazie, cet écrivain juif binoclard et rondouillard a finalement réussi à convaincre le rédacteur en chef de Krasnaïa Zvezda (l'Etoile rouge), le quotidien de l'armée rouge, de l'accréditer comme reporter. Ses chroniques le rendirent rapidement très populaire aussi bien parmi les «frontoviki» (ceux du front) qu'à l'arrière. A la différence de nombre de ses collègues, il reste en effet en première ligne. Il parle avec les soldats et il raconte ce qu'il voit, même si souvent la censure caviarde ou rajoute quelques déclarations patriotiques à la gloire de Staline. Il est à Stalingrad et ensuite de toutes les grandes batailles. Il suivra l'armée rouge jusqu'à Berlin. Il évoque «l'opposition muette entre le peuple victorieux et l'Etat victorieux», car, pour lui comme pour nombre des combattants, il y avait l'espoir qu'après la guerre le régime changerait...
Matrice de l'oeuvre future, ses carnets de guerre ont été trouvés dans les archives russes par l'historien britannique Antony Beevor et Luba Vinogradova, qui les ont choisis et annotés pour les remettre dans leur contexte (...). Ce sont des notes éparses et des brouillons dont certains passages auraient pu valoir de sérieux ennuis à leur auteur, notamment pendant les premiers mois de l'offensive allemande où il raconte la débâcle.
La parution des Carnets de guerre de Vassili Grossman permet de décrypter l'oeuvre du grand écrivain russe... /... le plus éprouvant, dans ces Carnets de guerre, où les commentaires de l'historien britannique Antony Beevor éclairent systématiquement les citations de Grossman au point de composer une sorte de narration illustrée, c'est l'article intitulé «L'enfer de Treblinka» - un texte qui sera cité devant le tribunal de Nuremberg. En 1944, Grossman accompagna les forces soviétiques qui libérèrent ce camp d'extermination où environ 800 000 personnes avaient péri en treize mois. Il recrée leur martyre, après avoir interrogé quelques survivants, avec une puissance qui terrifie. «Le devoir de l'écrivain est de rapporter l'horrible vérité, le devoir civique du lecteur est d'en prendre connaissance», écrit Grossman. Un credo exemplaire.
LE BAPTÊME DU FEU Août 1941
L'invasion de l'Union soviétique par Hider commença aux premières heures du jour le 22 juin 1941. Staline, qui refusait de croire qu'on pouvait s'être joué de lui, n'avait pas tenu compte de plus de quatre-vingts avertissements. Même si le dictateur soviétique ne s'effondra que plus tard, il fut tellement affecté en apprenant la vérité que l'annonce sur les ondes en milieu de journée fut faite par son ministre des Affaires étrangères, Viatcheslav Molotov, d'une voix blanche. Le peuple d'Union soviétique se montra bien plus fort que ses dirigeants. Il y eut des files d'attente pour se porter volontaire au front.
Vassili Grossman, qui portait des lunettes, était trop gros, marchait penché et s'aidait d'une canne, fut très abattu quand le bureau de recrutement le décréta inapte. Cela n'aurait pourtant pas dû l'étonner, compte tenu de sa piètre condition physique. Grossman n'avait guère que trente-cinq ans, pourtant les filles de l'appartement d'à côté l'appelaient «tonton».
Durant les quelques semaines qui suivirent, il essaya de trouver un emploi quelconque qui fût en relation avec la guerre. Dans le même temps, les autorités soviétiques donnaient peu d'informations précises sur ce qui se passait au front. Rien n'était dit des forces allemandes, fortes de plus de trois millions d'hommes, qui fractionnaient l'Armée rouge par des attaques armées, puis faisaient des centaines de milliers de prisonniers en les encerclant. Seuls les noms des villes mentionnés dans les bulletins officiels trahissaient la rapidité de l'avancée de l'ennemi.
Grossman avait renoncé à presser sa mère d'abandonner la ville de Berditchev en Ukraine. Sa deuxième femme, Olga Mikhaïlovna Gouber, l'avait convaincu qu'il n'y avait pas suffisamment de place pour elle chez eux. Le 7 juillet, avant que Grossman n'ait pris pleinement conscience de ce qui se passait, la 6e armée allemande s'était emparée de Berditchev.
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