Auteur : Bernard Lahire
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Genre : Littérature Etudes et théories
Editeur : La Découverte, Paris, France
Collection : Textes à l'appui. Laboratoire des sciences sociales
Prix : 25.00 € / 163.99 F
ISBN : 978-2-7071-4942-8
GENCOD : 9782707149428
Bien que les écrivains soient l'objet d'une grande attention publique, force est de constater qu'on les connaît en réalité très mal. Faute d'enquêtes sérieuses, on se contente bien souvent de la vision désincarnée d'un écrivain entièrement dédié à son art. Et l'on peut passer alors tranquillement à l'étude des textes littéraires en faisant abstraction de ceux qui les ont écrits. Ce livre fait apparaître la singularité de la situation des écrivains. Acteurs centraux de l'univers littéraire, ils sont pourtant les maillons économiquement les plus faibles de la chaîne que forment les différents " professionnels du livre ". A la différence des ouvriers, des médecins, des chercheurs ou des patrons, qui passent tout leur temps de travail dans un seul univers professionnel et tirent l'essentiel de leurs revenus de ce travail, la grande majorité des écrivains vivent une situation de double vie contraints de cumuler activité littéraire et " second métier ", ils alternent en permanence temps de l'écriture et temps des activités extra-littéraires rémunératrices. Pour cette raison, Bernard Lahire préfère parler de " jeu " plutôt que de " champ " (Pierre Bourdieu) ou de " monde " littéraire (Howard S. Becker) pour qualifier un univers aussi faiblement institutionnalisé et professionnalisé. Loin d'être nouvelle, cette situation de double vie - dont témoignaient Franz Kafka et le poète allemand Gottfried Benn - est pluriséculaire et structurelle. Et c'est à en préciser les formes, à en comprendre les raisons et à en révéler les effets sur les écrivains et leurs oeuvres que cet ouvrage est consacré. Il permet de construire une sociologie des conditions pratiques d'exercice de la littérature. En " matérialisant " les écrivains, c'est-à-dire en mettant au jour leurs conditions d'existence sociales et économiques, et notamment leur rapport au temps, il apparaît que ni les représentations que se font les écrivains de leur activité ni leurs oeuvres ne sont détachables de ces différents aspects de la condition littéraire.
Bernard Lahire est professeur de sociologie à l'Ecole normale supérieure Lettres et Sciences humaines et directeur du Groupe de recherche sur la socialisation (CNRS). Il est notamment l'auteur de Tableaux de familles (Gallimard/Seuil, 1995), L'Homme pluriel (Nathan, 1998), L'Invention de, l'" illettrisme " (La Découverte, 1999, 2005), La Culture des individus (La Découverte, 2004, 2006) et de L'Esprit sociologique (La Découverte, 2005).
Depuis la fameuse Enquête sur l'évolution littéraire, menée par Jules Huret en 1891 auprès de 64 écrivains, bien d'autres ont suivi, jusqu'à celle que propose à présent Bernard Lahire, professeur à l'École normale supérieure de lettres et sciences humaines et spécialiste de sociologie culturelle. Mais celle-ci fera date, assurément. Les chiffres parlent d'eux-mêmes : 856 questionnaires envoyés, 503 réponses, complétées de 40 entretiens approfondis avec des écrivains particulièrement représentatifs, certains célèbres, d'autres moins.
[...] Comment un tel système peut-il continuer à fonctionner ? Comment peut-on vouloir être écrivain ? Il y a certes l'aide du mécénat public ou privé. Mais on a l'impression qu'une pièce manque au puzzle. De manière générale, chaque sociologue arrive sur le terrain de la littérature avec une sorte de roman préconçu. Pour Bourdieu, l'écrivain était un Rastignac, cherchant par tous les moyens à réussir dans le cadre d'une compétition impitoyable. Lahire, lui, fait explicitement référence au poète Chatterton, mourant de misère dans sa mansarde. Toutefois, dans la pièce de Vigny, Chatterton ne se suicidait pas en raison des conditions socio-économiques, mais à cause d'une méchante polémique littéraire. Voilà peut-être la motivation à côté de laquelle passe le sociologue : l'oeuvre, le texte. [...]
La littérature est un art qui ne nourrit pas son homme : étude d'une profession aux contours très flous !
Preuves à l'appui : seulement 41,4% des auteurs interrogés se déclarent «écrivains» et 53,8% disent, plus modestement, «qu'ils écrivent». Résultat : si l'on sait à peu près le nombre de livres publiés et vendus chaque année, «il est beaucoup plus difficile de dire combien on compte d'"écrivains" en France, d'où ils viennent et ce qu'ils font». Une lacune que le livre du sociologue, après trois ans d'enquête, permet en partie de combler, à grand renfort de statistiques détaillées. Assurément, son essai fera date. Pas toujours d'un abord facile, il offre cependant plusieurs niveaux de lecture, notamment des témoignages d'écrivains passionnants. Gageons que leur frustration à subir cette double vie devrait refréner quelques vocations...
Si l'on peut faire de la condition humaine un avatar de la littérature et, partant, une forme de sublimation artistique d'une vie, on renâcle en revanche, au moins depuis le Contre Saint-Beuve de Proust et, plus près de nous, le structuralisme, à reconnaître et étudier les liens biographiques qui unissent l'auteur à son écriture. C'est à explorer la nature de ce rapport, à le réincarner d'une certaine manière, que s'emploie Bernard Lahire dans la Condition littéraire. Ne serait-ce que pour la sûreté avec laquelle il réinvestit un thème si ancien, la fraîcheur de son actualisation, l'inventivité des instruments qu'il déploie, on aurait envie de ranger d'emblée cet ouvrage parmi les classiques. Evidemment, on ne trouvera pas ici une théorie de l'écriture, ni de l'écrivain,mais l'exposé d'une «sociologie des conditions pratiques de l'exercice de la littérature». Pour être novatrice, celle-ci ne rechigne pas à exhiber ses repères, à la fois pour marquer une forme de fidélité et passer outre, penser à la fois «contre et avec» les maîtres dont les oeuvres ne cessent de la travailler. Sur le plan théorique, la Condition littéraire prend corps dans un incessant tissage critique de la théorie des «champs» de Bourdieu et de celui de «mondes sociaux» du sociologue américain Howard S. Becker. Auteur de la Culture des individus (voir Libération du 26 février 2004), Bernard Lahire est professeur à l'Ecole normale supérieure de Lyon.
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