Auteur : Jeanne Benameur
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Genre : Romans et nouvelles - français
Editeur : Denoël, Paris, France
Collection : Roman français
Prix : 16.00 € / 104.95 F
ISBN : 978-2-207-25885-9
GENCOD : 9782207258859
Elle aurait voulu être une bête, au moins ça aurait été clair. Elle est juste professeur de la vie et de la terre, mais il n'y a plus de vie il n'y a plus de terre sous ses pieds quand son amant part. Alors au collège, elle n'y va pas. Qu'est-ce qu'elle enseignerait, hein ? Son corps enseignant, il est ici. Son intelligence, sa patience, son savoir, tout pourrit sans caresse. Elle se racornit comme les feuilles de certaines plantes quand elles manquent d'eau. Elle peut juste attendre qu'il revienne ou qu'elle reparte le voir. Toute la vie suspendue dans l'intervalle. Sans son corps, elle ne peut pas enseigner. C'est comme ça. Elle n'a de tête que si tout le corps vit. Et elle a beau essayer de penser autrement, elle n'y arrive pas. Elle pense par la peau. Son corps la mène dans la vie et elle découvre un gouffre. Le corps peut manquer à 1 'appel.
D'une écriture incisive et empathique, Jeanne Benameur brosse le portrait de tous les acteurs d'un collège de banlieue avant les émeutes, questionnant leur présence vive. Avec émotion, elle débusque les symboliques occultées du monde scolaire et les drames intimes de chacun : une brèche s'ouvre pour une pédagogie à rebours de tous les tabous.
Professeur dans les établissements dits difficile jusqu'en 2001, Jeanne Benameur se consacre depuis à l'écriture et à un enseignement nomade ponctuel et expérimental à travers toute la France. Véritable figure au sein de l'Education nationale, elle vient d'être sollicitée pour être en septembre la marraine d'un collège ZEP à Gennevilliers. Présent ? est son sixième roman et bénéficie de la bourse à la création du Conseil général du Val-de-Marne. Son dernier livre publié chez Denoël : Les reliques(2005).
JEANNE BENAMEUR, UNE ENSEIGNANTE NOMADE, ECHAPPEE DU SYSTEME.
La langue maternelle de ma mère est l'italien, celle de mon père l'arabe. Les sons et les rythmes de ces langues font empreinte, en creux, dans la langue française où j'ai appris à parler, à lire, à écrire.
La prison que mon père dirigeait en Algérie fut attaquée par ceux qui devinrent l'OAS. J'avais cinq ans et j'ai «appris à mourir».
C'est de cette histoire que je viens.
C'est dans les mots que j'ai vécu. Dans les images qu'ils faisaient naître en moi. Dans les mots j'ai marché la tête haute, je n'avais plus peur. Avec les auteurs, morts ou vivants, j'ai passé alliance. Très tôt. Ma mère, cette fille de mineur immigré qui rêvait d'être institutrice, m'a appris à lire et écrire avant toute école, j'avais trois ou quatre ans. Elle a bien fait.
La lecture et l'écriture sont ma colonne vertébrale. Je dois à mon enfance d'avoir appris très tôt que nous sommes mortels, l'ennui m'est insupportable. Je dois aussi à cette enfance l'horreur de l'enfermement.
Cela rend inventif.
Au sein de l'Education nationale, je n'ai pas cessé de déjouer l'emploi du temps, d'écarter les murs de la classe. En laissant sa vraie place à l'imaginaire, aux mots, à la liberté qu'ils génèrent. Dès 1980, j'ai pratiqué l'enseignement sous forme d'ateliers : d'écriture, de lecture, de parole, de grammaire, d'imaginaire. D'abord en milieu rural puis en banlieue parisienne pendant près de 20 ans. Les élèves issus de l'immigration, je savais ce qu'ils éprouvaient.
Table ouverte de livres dans mes classes. On avait le droit de se lever et de lire, à n'importe quel moment.
Découverte et partage du texte poétique : dehors, par duos, éparpillés dans la cour, sur un muret, assis par terre dans un couloir, l'un lisant à l'autre le poème qu'il avait choisi. L'écriture, travaillée, retravaillée. Des fouilles, des chantiers.
Accéder à la langue par la liberté et les textes variés, forts, beaux, sans retenue.
Le jour où j'ai regardé l'heure à l'horloge de ma classe, j'ai su pourtant qu'il fallait partir.
Mon enseignement est devenu ce qu'il est aujourd'hui, nomade, ponctuel, autre.
Et ma vie aussi. Entre la nature sauvage de la baie de somme et l'humanité dense de Paris(Montreuil)
Je pérégrine dans toute la France.
Parmi les expériences les plus marquantes, celles de Vernouillet en 1997 et d'Epinay sur Seine en 2003. Le but de la résidence de Vernouillet était de créer du lien entre des quartiers qui ne communiquaient pas, avec affrontements parfois pénibles en prime. Des cartes postales étaient déposées un peu partout chez les commerçants, les gens pouvaient s'en emparer et écrire au dos ce qu'ils voulaient pour des inconnus de la ville...En fin de résidence, j'ai tenu un guichet de fiction à la poste et distribué un samedi matin au hasard les lettres à la foule, nombreuse, qui faisait la queue. Cette résidence a permis de faire écrire les gens de la ville de l'école primaire à la maison de retraite en touchant quatre populations : maghrébine en cité, nouveaux venus parisiens retapant des maisons, vieux bourgeois en lotissement huppé et romanichels excentrés...
Quant à Epinay sur Seine, expérience transversale menée avec les Arts Plastiques, il s'agissait de classes de 3eme, comportant des jeunes gens et jeunes filles souvent blessés par la vie(un jeune homme amputé de Sarajevo, une jeune africaine mise à la porte par sa «tante»en cours d'année, etc...)Après avoir écrit des «Lettres à coeur ouvert», les jeunes gens se réunissaient puis allaient les dire dans une maison de retraite d'Epinay...
Cette année, également, en dehors des rencontres avec les scolaires et les lecteurs, j'écoute, une fois par mois, la parole des ouvriers de Montataire (Arcelor) et de Guise (Godin). J'écris un texte pour eux à l'issue de chaque rencontre. En miroir.
Je mène aussi des entretiens entre Evelyne Valentin, présidente de la CCAS et des «femmes fortes» du monde. J'écris un texte après chaque entretien dans une série intitulée De Vives Voix (Aminata Traoré, Leïla Chahid, Christiane Taubira...)
J'aime aussi croiser avec les autres arts.
La peinture. Avec Anne Slacik et les livres peints. Des textes pour des catalogues de peintres que j'aime.
Avec le théâtre, je renoue une histoire d'amour d'adolescence (4 ans de conservatoire). Il y avait eu des pièces pour France-Culture. En mars L'Exil n'a pas d'ombre a été créé à la scène par Jean-Claude Gal à Clermont-ferrand.
Côté photographie, un texte vient de paraître en mai, dans le livre collectif Petites Agonies urbaines aux éditions Le bec en l'air (autour des photos de lieux murés avec Abdelkader Djemaï, Jacques Jouet, Mathieu Bellezi..)
Ma conviction, parce que je la vis chaque jour, est que la langue est une voie libre vers soi-même. Cette voie-là n'est pas à sens unique. De soi, on va vers les autres. Alors le lien. Nous sommes des semblables.
La langue ne vous demandera jamais vos papiers ni votre bulletin de paye, ni votre chef d'incarcération.
Pour écrire PRESENT ?, il aura fallu que je prenne du recul avec l'Education nationale, que je laisse se déposer en moi mes expériences dans ce milieu (prof d'Iufm, concours et formation de chef d'établissement, expérimentations pédagogiques).
Je crois aux «petites» insurrections singulières.
Elles font les grands mouvements.
Jeanne Benameur
Avec Présent ? Jeanne Benameur rend souverainement littéraire l'acuité de sa vision de l'école aujourd'hui, citadelle assiégée laissée sans munitions, ni renforts, et dont la garnison, partagée entre l'engourdissement, la démobilisation et cette foi déraisonnable dans la mission du passeur, oscille entre les flux contraires, tel un cerf-volant dont la grâce ne tient qu'à la maîtrise, à la juste intuition et à l'audace de l'artiste qui le pilote...
Lire, vivre sont des aventures. Il faut s'y préparer. S'y abandonner aussi. Avec la maestria de Jeanne Benameur, on n'en finirait plus d'interroger le ciel. Et il y a urgence.
Il y a toujours trop de monde dans les couloirs.
Couloirs. Couloirs. Du latin colare : couler, s'écouler. Dans les couloirs, les corps devraient s'écouler. Comme de l'eau. C'est l'étymologie.
On voudrait bien.
Glisser son corps au milieu des autres, fluide. De face, impossible. Il faut biaiser. En avant ! les épaules à l'égyptienne. Ça passe, un peu. Et puis, tôt ou tard, la masse fait pression plus fort. Même de biais, on n'arrive plus. On a du mal à respirer. C'est la dynamique du trop.
Dans les couloirs, on est réduit.
C'est peut-être pour ça que les enfants se poussent.
Les enfants, leur dynamique à eux est verticale. De la plante des pieds à la tête, ils se dressent, cherchent à voir au-dessus de la tête des autres, plus loin. Ils résistent. Peu importe le nombre. Les épaules en avant. Cohue, cris. C'est joyeux ou ça pleurniche, coude dans une côte, pied écrasé. Qui a commencé ?
Les profs n'aiment pas être pris là-dedans.
Les profs ont déjà eu le corps resserré dans les couloirs du métro. Ils ont déjà dû faire paquet avec les autres, cartable pendule au bout du bras, toujours trop lourd. Impossible de jeter un coup d'oeil sur la montre : le poignet ne peut plus se frayer de chemin. Ils ont poussé aussi, comme les gamins, contents de se trouver une place assise. Mais les épaules sont lasses.
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