Auteur : Jean Echenoz
Date de saisie : 06/01/2006
Genre : Romans et nouvelles - français
Editeur : Minuit, Paris, France
Prix : 12.00 € / 78.71 F
ISBN : 978-2-7073-1930-2
GENCOD : 9782707319302
Sorti le : 06/01/2006
André Schiffrin - 02/07/2007
Giuseppe Conte - 27/04/2007
Ravel fut grand comme un jockey, donc comme Faulkner. Son corps était si léger qu'en 1914, désireux de s'engager, il tenta de persuader les autorités militaires qu'un pareil poids serait justement idéal pour l'aviation. Cette incorporation lui fut refusée, d'ailleurs on l'exempta de toute obligation mais, comme il insistait, on l'affecta sans rire à la conduite des poids lourds. C'est ainsi qu'on put voir un jour, descendant les Champs-Élysées, un énorme camion militaire contenant une petite forme en capote bleue trop grande agrippée tant bien que mal à un volant trop gros. Ce roman retrace les dix dernières années de la vie du compositeur français Maurice Ravel (1875-1937).
Avant d'attaquer le nouveau livre de Jean Echenoz, surprenant à coup sûr, plusieurs indications reproduites sur la quatrième de couverture viennent en affiner le propos. «Ce roman retrace les dix dernières années de la vie du compositeur français Maurice Ravel (1875-1937)», nous dit-on. L'auteur lui-même ajoute son grain de sel : «Ravel fut grand comme un jockey, donc comme Faulkner»... Changeant volontiers de rythme, passant du «il» au «on», s'autorisant quelques «je» et «vous», Echenoz endosse le costume d'un artiste méticuleux et élégant, fumeur de Gauloises et amateur de viande bleue. Le voici qui sort de sa baignoire, à la fin de l'année 1927. Ravel se prépare à quitter sa maison «structurée comme un quart de brie» de Monfort-l'Amaury. Direction la gare Saint-Lazare, puis la gare maritime du Havre où le paquebot France doit le conduire en Amérique du Nord... Précis, alerte et sensible, Jean Echenoz séduit avec ce portrait incarné d'un génie perdant pied peu à peu ; un homme que l'ennui pouvait faire jouer au diabolo pendant des heures; un solitaire qui fut toujours escorté mais qui pensait que l'amour était un sentiment ne s'élevant «jamais au-delà du licencieux».
Dans son «Ravel», une valise bleue, un smoking, le pavillon de Montfort-l'Amaury où vit le musicien prennent des allures de motifs laqués sur une boîte chinoise. Il y a une subtile transformation lilliputienne comme si son «Ravel» était une maquette, un modèle réduit. Il aime aussi montrer les creux de l'instant, Ravel en train de sculpter des canards dans de la mie de pain ; ou bien, en peintre de nature morte, il évoque Ravel seul ne faisant rien dans une chambre d'hôtel. On se demande alors si ce livre n'est pas qu'une entreprise d'inspection du vide métaphysique. C'est dans cette fouille d'une existence vers les coins inertes que le bon écrivain se remarque...
Qui est Ravel ? qui est Echenoz ? Est-ce Ravel qui a écrit «Je m'en vais» ? est-ce Echenoz qui a composé «Le boléro» ? Allez savoir... Une clé du livre est donnée quand Echenoz s'attarde, justement, sur la composition du «Boléro» : «Une chose qui s'autodétruit, une partition sans musique, une fabrique orchestrale sans objet, un suicide dont l'arme est le seul élargissement du son.» Remplacez «musique» par «littérature», vous aurez l'originalité du ton et de la manière Echenoz. Un art proche de la broderie : raffiné et plein de trous. Morosité, rigueur, dandysme, sécheresse, élégance, finesse, esprit acéré.
«Jean Echenoz a marqué de son empreinte les années 1980-1990. Il a fait entrer dans le roman des sons, des noms, des métaphores, des manières de voir d'une nouveauté telle que de nombreux écrivains aujourd'hui s'en inspirent. En 1997, avec Un an, il avait cependant commencé d'infléchir sa trajectoire d'écriture. Le chatoiement et la luxuriance des récits, l'abondance des détails narratifs, le feu d'artifice des inventions langagières, cela même qui définissait son style commençait de se présenter sous des dehors plus retenus, plus sobres. À cet égard, le Ravel qui paraît en cette seconde rentrée marque une nouvelle étape significative du processus. Car cette fois Jean Echenoz ne semble plus enclin à inventer l'une de ces ahurissantes fictions qui faisaient voler en éclats les codes des genres romanesques traditionnels. Il se lance dans l'entreprise a priori conventionnelle d'un récit biographique : l'évocation des dix dernières années de la vie du compositeur Maurice Ravel. Au moment où biographie, autobiographie et autofiction occupent une part croissante du paysage littéraire, son déplacement sur ce terrain n'est évidemment pas tout à fait innocent. Après la stratégie du débordement et de l'explosion, celle de l'apparente soumission et du minage pour l'écriture nouvelle manière. On n'oubliera pas en effet que ce Ravel porte la qualification de roman...»
Pour évoquer les dernières années de la vie de Ravel, le roman d'Echenoz se déroule en deux temps. Le premier a l'air de s'amuser, descriptions d'objets d'époque, pinailleries coquettes, façon pop art, surfaces, détails qui nous valent en vrac un portrait du musicien, une silhouette, un croquis, un pantin paradoxal. La seconde partie commence avec le coup du Boléro. On passe des objets au sujet !
Bon, le premier mouvement (soyons nuancé) m'a presque ennuyé un peu...
La seconde partie du bouquin se cale sur le Boléro. Cela devient sérieux. Triomphe. Concerto pour la main gauche conçu exprès pour Paul Wittgenstein, le frère du philosophe, amputé du bras droit. C'est contagieux, voilà Ravel atteint de symptômes de la main. Il se trouve que j'en connais un rayon sur la question. Ce n'est pas du pipeau ! Lettres illisibles, signatures démolies, kyrielle de traitements loufoques. Ennui. Fatigue énorme, voyages à Marrakech, Fès, Saint-Jean-de-Luz, soleil, tauromachie, pelote basque dont Ravel raffole. Solaire ! Mais oui ! Comme il a du goût ! Normalement, la Méditerranée guérit tout. Mais rien n'y fait. Il ne reconnaît plus sa musique. On lui scie le cerveau (je vous l'avais dit !) pour vérifier que tout est en place. On trouve un oedème, son syndrome de Debussy : la mer, folie de l'eau, divagations sonores, clapotis irradiants. J'aime la seconde partie. Peut-être faut-il passer par l'inventaire de joujoux de la première pour apprécier la fuite finale, la fabrication du fantôme. L'anéantissement taoïste, discret.
Pas le plus petit pouce de graisse, pas la moindre rondeur redondante. Ecrire, pour Jean Echenoz, c'est tirer des fils, croiser des lignes et faire apparaître dans les carrefours, les croisements, les figures d'une histoire qui, fût-elle vraie - une biographie de Ravel, par exemple -, devient sous sa plume de l'Echenoz ; comme tel portrait de femme - Dora Maar, Jacqueline et d'autres - était sous les pinceaux du maître simplement un Picasso...
Lorsque commence ce Ravel revisité par Echenoz, l'homme est dans sa baignoire. Il est bien. On ne sait pas encore que c'est Ravel. C'est simplement un homme qui doit quitter l'eau tiède et savonneuse. Il a un rendez-vous. Il doit partir. Il doit abandonner le confort quasi amniotique de sa salle de bains. Il est vous, il est moi, il est Echenoz. Mais il sort, et là, on le sait désormais, il est Ravel.
Tout l'art d'Echenoz est là, dans ce passage du personnage neutre, non identifié, dans lequel chacun de nous peut se reconnaître, à l'homme Ravel qui soudain place le lecteur dans la situation du voyeur ou de l'écouteur d'histoires. De même quelque cent pages plus loin, lorsque Ravel meurt, le lecteur est remis à la porte du récit...
Et, très au-delà des choses dites dans ce bref roman, c'est la musique de Ravel qu'il nous donne à entendre. Des doigts secs sur un clavier détachant bien les phrases. Et, au fil du temps, la musique qui s'éloigne, comme la vie dans la douleur de la perte, puis dans l'ignorance de la perte. Jusqu'au silence final. Eblouissant.
Non qu'il soit meilleur biographe qu'un autre : il fait comme tout le monde, lit ce qui existe déjà, et en fait son fond de sauce. Seulement Echenoz sait écrire, lui. Et dans l'historiographie musicale française, cela n'existe guère. La vie et l'oeuvre, les pavés bourrés de notes, les pages noires de références mais blanches d'idées, ce n'est pas son affaire. A vrai dire, les idées non plus - et la musique pas davantage. Bien sûr, passent les oeuvres de la fin, le «Boléro», les concertos pour piano et le reste ; bien sûr, on connaît ces histoires, la commande du pianiste manchot Wittgenstein, la petite phrase insistante du «Boléro», la maladie finale, les absences, la tête qui se bloque. Bien sûr, on a lu son Stuckenschmidt, son Marnat, ses classiques. Ou bien on ne les a pas lus, peu importe. Echenoz n'est pas biographe, et son livre est intitulé «roman» ; son métier n'est pas d'exhumer le document inédit que tout le monde attendait, son métier est de faire des phrases. Et c'est bien autre chose, et c'est plus intéressant ; d'autant qu'écrire sur un compositeur ne présente pas le risque de mimétisme où tombent les biographies d'écrivains. Donc Echenoz réécrit les autres, il transcrit, il orchestre. Ce qui ne l'empêche pas d'être incollable sur la marche du paquebot qui emmène Ravel aux Etats-Unis, ou sur la locomotive qui tracte le train du Havre («type 120, version mixte de la 111 Buddicom à grande vitesse»). Il sait, ou il invente, comme à son habitude... Ravel devenu personnage d'Echenoz ne ressemble pas à celui qu'on croyait connaître. S'ennuyant beaucoup, un peu ridicule dans sa gloire mondiale, sorte de pantin qu'on exhibe, insomniaque convaincu, capricieux étourdi, compositeur laborieux, petit bonhomme agité et anxieux. C'est qu'il est victime de la phrase d'Echenoz, écrivain cubiste : on ne sait jamais d'où il regarde, de quel point de vue. Il passe du monologue intérieur à la description glaciale, s'insinue dans les pensées de tous. Il est à gauche, à droite, dedans, dehors, parle au présent, au futur, au conditionnel, se loge dans le verbe, dans l'adverbe, corrigeant l'un par l'autre. L'effet est parfois comique...
Toutes ces phrases qu'on a cochées, soulignées en première lecture, gardent une trace gênante à les relire, et toutes les autres qui l'auraient tout autant mérité, qui ne demandaient pas qu'on les distingue, qui n'attendaient pas ce crayon et cette main levée que personne n'avait fait juge, toutes ces phrases, sans distinction, forment modestement Ravel, le texte parfait. Si on avait su, on aurait retenu ces ratures. Elles défigurent, on a manqué de confiance. Parfait, dites-vous, dans ces pages l'épithète n'est guère d'usage, et on ne demande pas à être cru sur parole, vous pouvez juger sur pièce, cent vingt pages, ce n'est pas la mer à boire, et la perfection n'est pas la sainteté, elle ne culpabilise pas le pécheur, rien n'est moins sûr que la perfection, la perfection n'est que l'illusion de la perfection,... Lire Ravel est un compte à rebours, on court à sa fin. On est prévenu, on savoure du mieux qu'on peut, on sent bien que le livre est court, léger, il ne pèse rien, même nos coups de crayon et le mal qu'ils lui ont fait ne parviennent pas à le grever, mais il penche vers sa fin. On y court et on a beau ne pas se souvenir, on se souvient tout de même que ça finit mal, sa vie, il perd la boule, Ravel, on croit au miracle, on espère, non pas tant pour Ravel, pour lui c'est trop tard depuis la page 18, mais pour nous, pour le plaisir que ça ne finisse pas trop vite, comme un boléro, qu'on ait le temps de ressasser, mais non, il y a toujours un chirurgien qui vient vous ouvrir le crâne, se vantant d'y trouver ce qui ne s'y trouve plus. Et, comme vous le dîtes de Mozart, le silence qui suit la mort de Ravel, c'est toujours ça. Ravel, de la musique parfaite.
Dès les premières pages du précédent roman de Jean Echenoz, Au piano, on apprenait que Max, musicien porté sur la boisson et spécialiste des stratégies d'évitement, n'avait plus que vingt-deux jours à vivre. Dans Ravel, Maurice s'intoxique aux gauloises, s'ennuie, joue au diabolo, regarde ses ongles pousser, confectionne des canards en mie de pain. Quand débute le récit, il lui reste «pile dix ans à vivre»... /... le Ravel d'Echenoz n'a rien d'une biographie. Car, si tout y est exact, précis jusqu'à l'obsession, l'essentiel se joue dans les marges, en creux, avec ajustements de focale, zooms et plans larges alternés, déplacements et interpellations. L'incipit donne le ton : «On s'en veut quelquefois de sortir de son bain.» Un «on» qui en dit long...
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