Auteur : Joseph Vebret
Date de saisie : 04/02/2012
Genre : Romans et nouvelles - français
Editeur : Jean Picollec, Paris, France
Prix : 17.00 € / 111.51 F
ISBN : 9782864772576
GENCOD : 9782864772576
Sorti le : 20/01/2012
- La vérité...
- Mais la vérité, mon cher, tout le monde s'en fout, personne ne veut la connaître, la vérité. Elle dérange, elle bouscule l'ordre établi. Croyez-moi, le mensonge est indispensable, salutaire, nécessaire même à la paix conjugale, familiale ou sociale. C'est évident ! Les dictons populaires font sourire, mais ils sont toujours pleins de bon sens : toute vérité n'est pas bonne à dire.
Joseph Vebret poursuit avec ce troisième roman son exploration de la nature humaine dans ce qu'elle a de plus sombre. Le mensonge, qu'il soit petit ou grand, en est le personnage principal : cinq romans en fait, qui se répondent et se complètent pour finalement n'en faire qu'un.
Joseph Vebret, né en 1957, romancier, dramaturge, auteur d'anthologies et d'essais littéraires, directeur de collection, dirige Le magazine des Livres et contribue à BibliObs, le portail littéraire du Nouvel Observateur. Il a publié en 2011 Céline, l'infréquentable ? (Jean Picollec). En 1998, son premier roman, Le souffre-plaisir (Jean Picollec), fut récompensé par la Société des Gens de Lettres.
L'honneur perdu de Mademoiselle Herrand
- Ah oui ! Le jeu de la vérité ! s'écrièrent alors quelques invités subitement retombés en adolescence.
Les soirées entre amis tournent parfois au jeu de massacre. Cette variante moderne des tribunaux révolutionnaires, français ou soviétiques au choix, activité ludique, vulgaire même, consiste à humilier publiquement celui ou celle arbitrairement jugé coupable d'imposture ; comme si les participants se sentaient dupés et entendaient obtenir remboursement de leurs illusions sous une forme ou une autre. Ceux qui s'emmerdent se sentent souvent obligés de partager leur ennui. D'aucuns jouent au Scrabble ou au Trivial Pursuit, d'autres préfèrent cette forme de jeu de société où il n'est nul besoin d'être érudit pour briller. Le basculement de l'ironie courtoise à ces funestes ordalies dépend aussi du degré d'animalité des convives. Incidemment, j'ai observé que la consommation de viande rouge au dîner y prédispose grandement.
Tel fut le rituel qui se déroula voici quelques mois, gâchant ainsi une splendide soirée de printemps par les émanations méphitiques du sens social ou plutôt asocial contemporain. Le décor en était la salle à manger d'un couple qui avait gagné de l'argent - en grande quantité - dans l'épicerie de gros et demi-gros et jouait désormais les châtelains : Jean-Christophe et Maud Changy avaient donc acheté un manoir en Normandie.
Dix à table. Nous nous étions connus pour la plupart dans le milieu hippique de Deauville, à l'exception d'un commissaire de police retraité, une célébrité locale, André Letestut, auteur de romans noirs à succès, un ami de longue date avec lequel je partage quelques points communs : la soixantaine sereine, le célibat assumé et une même détestation pour le sport sous toutes ses formes. La complicité tacite qui unit les anciens chez les animaux, humains compris, s'est naturellement tissée entre nous. Quant à ma présence à ce dîner, elle s'expliquait par le fait qu'en ma qualité de libraire d'ancien, ma deuxième vie depuis une vingtaine d'années, après avoir promené ma carte de presse et quelques déconvenues sentimentales à travers le monde, j'ai aidé le maître de maison à constituer sa bibliothèque, non pas qu'il soit un amateur éclairé, un collectionneur, un bibliophile n'en parlons même pas, ou même un grand lecteur, mais parce cela «habille joliment un mur», m'a-t-il avoué avec l'innocence des nouveaux riches. Qu'importe, il faut bien vivre et il ne regarda pas à la dépense.
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