Auteur : Antoine Piazza
Date de saisie : 04/02/2012
Genre : Romans et nouvelles - français
Editeur : Rouergue, Arles, France
Collection : La brune
Prix : 18.00 € / 118.07 F
ISBN : 9782812603136
GENCOD : 9782812603136
Sorti le : 04/01/2012
Le chiffre, ce sont les initiales que la grand-mère de l'auteur brodait sur le linge de ses enfants, au début du dernier siècle... Annabelle, l'aînée de la fratrie, tient salon à Maillac, petite ville industrielle où l'on joue au rugby depuis toujours, au golf depuis peu, et dont l'auteur nous raconte la prospérité d'après-guerre, puis la chute, à l'orée des années quatre-vingt. Ses soeurs sont devenues infirmière, religieuse, professeur de piano et forment avec elle le quatuor haut en couleur de cette chronique familiale... Cousins ruinés et gendres scélérats, photographies du maréchal Pétain oubliées dans un grenier et médailles pour faits de Résistance, départs en autocar pour l'Espagne et croisières dans le Grand Nord... En dressant avec minutie le portrait des siens, l'auteur dépasse la geste familiale de Français pris tour à tour dans les turbulences de l'Histoire et dans les douceurs des trente glorieuses, pour donner l'illusion du romanesque et faire oeuvre littéraire.
Né en 1957, Antoine Piazza vit à Sète où il est instituteur. Depuis son premier roman, très remarqué, Roman Fleuve, paru en 1999, tous ses romans sont sortis dans la brune, notamment Les Ronces (2006, Babel 2008), salué unanimement par la critique, La Route de Tassiga (2008, Babel 2010) et Un voyage au Japon (2010).
Antoine Piazza est un écrivain qui voyage - et qui fait voyager. Après nous avoir promenés dans ses derniers ouvrages au coeur de la fournaise nigérienne (La route de Tassiga) ou de la bruine nippone (Un voyage au Japon), cet auteur discret de 55 ans revient cette fois à des paysages plus familiers dans son nouveau livre, Le chiffre des soeurs. Un récit au rythme envoûtant qui égrène à chaque chapitre des destinations aussi bucoliques que Font-Romeu, Leucate, Chambéry, mais surtout Maillac, commune imaginaire du Tarn inspirée de son Mazamet natal...
Avec ce livre il lui adresse un éloge entre ironie et tendresse, comme ces baisers qu'on envoie, de loin, à une vieille tante perdue de vue.
... Antoine Piazza brode les fils multicolores de ces vies, croise la grande et la petite histoire de Français qui vénèrent Pétain mais sauvent des juifs en les cachant aux miliciens. L'auteur bouscule la chronologie, recompose avec un goût proustien le puzzle familial, se révélant une fois encore un merveilleux explorateur du temps perdu, doublé d'un chroniqueur plein de malice.
Nice, 1999
Un homme en costume gris bleu traversa la rotonde du funérarium et vint à notre rencontre. Nous avions quelques minutes, mon cousin et moi, pour nous recueillir devant notre tante, après quoi une équipe allait fermer le cercueil. L'homme se tenait respectueusement à l'écart, parlait avec application et plaçait des silences entre chacune de ses phrases. Je ne pouvais détacher mon regard de son nez, un nez de cirrhotique, énorme, sanguin, magnifique au milieu d'un visage glabre. Comment un ordonnateur de pompes funèbres officiait-il avec un tel nez ? Pourquoi avait-il été choisi, lui plutôt qu'un autre, pour se présenter aux gens, avec son petit discours et son air contrarié ? Il marcha devant nous comme un maître d'hôtel qui conduit des invités à leur table, s'arrêta non loin du cercueil ouvert et laissa notre oncle et notre tante Angèle, les deux survivants d'une fratrie de huit, s'approcher de nous. Je m'étais penché sur ma tante Alice avec cette appréhension du vide contemplé depuis la vitre d'un téléphérique ou le sommet d'une tour. Alice était un peu à l'étroit dans la boîte que les menuisiers avaient découpée sur ses mesures, mais la toilette mortuaire avait été faite avec soin et la vieille femme allongée sous mes yeux semblait rajeunie et reposée, malgré une marque qui apparaissait sur la figure. Mon oncle se glissa derrière moi pour m'expliquer que les employés des pompes funèbres s'étaient succédé sur la dépouille afin de remettre en place la mâchoire qui s'était inexplicablement décrochée. Il cherchait ses mots. Peut-être n'osait-il pas me dire que, pendant sa dernière nuit, au moment de mourir, Alice avait poussé le cri qu'elle retenait depuis longtemps, un seul cri, trop faible pour réveiller Angèle qui occupait la chambre voisine et lui-même qui couchait sur le canapé du salon. Sur un signe de leur chef, quatre hommes en costume gris bleu vissèrent le couvercle et portèrent le cercueil jusqu'au fourgon garé devant l'entrée. L'ordonnateur aborda mon oncle et, à voix basse, avec le même ton, les mêmes précautions entrecoupées de silences dont il avait usé pour nous accueillir, mon cousin et moi, lui indiqua un snack proche du funérarium en précisant que nous avions tout notre temps, qu'ici, à Nice, les offices religieux ne commençaient jamais à l'heure.
Le snack se trouvait à côté d'un supermarché dont le toit s'était écroulé sur ses clients, quelques mois plus tôt, à une heure d'affluence, et avait fait des victimes. Mon cousin et mon oncle parlèrent de la catastrophe pour distraire ma tante. Tous ces morts, disaient-ils d'une voix monotone, si l'on s'attendait à mourir quand on fait tranquillement ses courses... Mme Guerrand, la belle-mère de mon cousin, habitait dans le quartier et se rendait souvent dans ce supermarché... Ma tante ne répondait pas. Elle s'était laissé conduire sans dire un mot. Elle ne donnait pas l'impression d'être entourée, consolée, par son frère et ses neveux, mais d'avoir été enlevée par eux, placée contre la vitre, près des passants qui ne la voyaient pas. (...)
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